Il n'y a pas que du pastis dans les œuvres de Camille Trapier et Théo Duporté. Il y a aussi de la viande. Farcie en général, avec du riz et un peu de légumes. Deux de leur vidéos mettent en scène des “cuisines d'atelier” où l'on voit le duo se livrer à des performances culinaires dont le résultat se mange. La première de ces vidéos remet au goût du jour le genre de la nature morte, la caméra survolant des légumes avant que le duo ne se livre à des expériences mettant en jeu des projecteurs de chantier dans le rôle de sources de chaleur. Trapier et Duporté ont en effet inventé des Fours à lumière (2014) où la cuisson est très lente et où les pintades (élevées par leur soin car ils ne font pas les choses à moitié) quoique mortes agonisent pendant des heures. Car ils s'ingénient à faire ressembler leurs volailles à des cadavres humains ou des Christs embrochés. On ne s'étonne alors guère de les voir convoquer la “charogne” de Baudelaire à propos d'une de leurs œuvres : Trapier et Duporté sont des romantiques antimodernes face, comme ils l'écrivent, au “trop plein de lumière qui semble être celui de notre monde”.
Chez eux la chair se corrompt, le fromage coule et le vin aussi (on ne sait ce qu'ils ont fait du haschich). Le duo se présente bon vivant à la ville comme à la scène, revendiquant d'avoir ouvert un bar au Beaux-Arts de Lyon : il en reste une relique, comptoir ambulant qui n'attend que d'être réactivé. Bons vivants et par conséquent fortement tournés vers la mort. Tuer des pintades est certes une violence mais c'est un acte “écologique” dit Duporté, au sens où l'on ne peut pas être plus en lien avec un être qu'en lui donnant la mort. “Nous nous sommes beaucoup intéressés à la figure de Dionysos”, renchérit Trapier. “A quel moment cela tourne, à quel moment la pulsion de vie et la pulsion de mort sont à peu près au même niveau”. Malgré la viande, il n'y a ni horreur ni complaisance chez Trapier-Duporté : leur art n'est pas grand-guignol. C'est plutôt l'ironie qui veille sur leur cuisine, sensibles qu'ils sont au “tragique contemporain” auquel il ne leur semble pas pouvoir échapper : “nous avons l'impression d'être extérieur à toute chose (tout en étant à l'intérieur), extérieur à l'expérience”. Pour vivre avec, ils fabriquent entre autres une série de tasses inspirées de peintures illustres. Par exemple représentant le moine au bord de la mer de Caspar D. Friedrich, mais, disent-ils, revisité par la pensée post-situ et ultra-gauche de Tiqqun. A l'ombre peut-être de Giorgio Agamben et d'un retournement de l'oisiveté malheureuse en “désœuvrement” souverain.

Éric Loret - Mars 2016