Théorie du Limbo

J’ai découvert le concept du Limbo en mangeant une pizza 4 fromages Four à Pierre de la marque Buitoni. C’était un midi, j’avais passé la matinée à faire semblant de travailler, répondu à quelques mails, lu vaguement un article. J’avais surtout glandé plus de deux heures devant mon ordinateur, regardé plusieurs compilations de caméras cachées, un best-of des Clash TV et d’autres contenus dont la nature culturelle m’échappe. Je mâchais de manière bovine mon festin surgelé assis à mon bureau avec Youtube comme compagnon. Sur l’écran scintillait un énième zapping TV dont les images, toutes égales les unes aux autres avaient l’avantage de me maintenir dans un état semi- léthargique. Enfin à la surface de l’écran, apparut mon animateur préféré au rire hystérique et au nez cocaïné. Mon Cyril, surexcité, s’agitait au milieu des chroniqueurs de l’émission Touche pas à mon Poste. Hanouna était particulièrement en joie devant la nouvelle Rassrah qu’il avait concoctée à son souffre-douleur Matthieu Delormeau. Une barre de Limbo avait été installée au milieu du plateau, mais cette barre était spéciale, elle était garnie de serpents. Delormeau à la vue des reptiles dont il avait la phobie multipliait les actes de soumission à l’intention de son supérieur hiérarchique afin de se soustraire au défi. Ce dernier, en transe et très certainement drogué sautait sur place de plaisir et de vice. Je n’ai pas compris immédiatement pourquoi ces images retenaient mon attention. Ce qui me surprit, c’était la qualité plastique de ce limbo organique réalisé par la production de l’émission. L’extrait vidéo fini, je me mis à faire des recherches sur cette danse qui titillait ma curiosité. Le limbo est une danse qui consiste à passer et repasser, le buste vers le ciel sous un bâton horizontal parfois en enflammé. Cet exercice d’adresse, originaire de Trinité-et-Tobago est surtout pratiqué en Afrique et dans les Caraïbes, mais est également utilisé ailleurs dans le monde comme jeu pour animer des rassemblements sociaux et autres fêtes parfois alcoolisées. On peut prêter plusieurs significations à cette danse. Dans sa forme initiale sans-doute, le limbo parlait de l’esclavage, et plusieurs commentateurs expliquent que le passage sous la barre dans une position contraignante pour le corps renvoie à la descente de l’esclave dans les cales des bateaux négriers trop étroites pour se tenir debout. Le danseur, buste vers le ciel, progresse vers les limbes du navire, sans s’agenouiller. En restant debout. Une autre explication fait remonter l’origine du limbo à une ancienne danse macabre africaine pratiquée habituellement lors des enterrements. Le limbo symbolise alors la transition entre l’ici et l’au-delà. La barre enflammée sous laquelle il faut passer représente la mort, et derrière celle-ci, on se relève pour la vie éternelle. Aussi celui qui veut viser haut, place la barre le plus bas possible. Le limbo est le portrait chinois du saut en hauteur occidental. Plus la barre est basse, plus la bravade est grande. Et plus le passage de l’homme sous cette dernière est une insolence faite à la mort qu’il défie par son talent à se faufiler sous le funeste. Hanouna s’était tu et dans mon assiette une part de pizza abandonnée commençait à sécher. Ce trou du cul m’avait offert sur un plateau le concept du limbo-baromètre. Si la barre est la mort et le danseur l’Humanité, plus le bâton de feu est bas, plus la fin est proche. Aujourd’hui il semble difficile d’abaisser encore le niveau. Mais l’Homme, tout animal insolent qu’il est, au lieu de sonner la fin du jeu creuse le sol entre les deux poteaux du limbo afin de continuer à passer coûte que coûte. C’est ça l’être humain au final. Une sale bête au Moi mal sevré. L’enfant roi de l’évolution des espèces, une espèce originaire de la zone 5 du RER qui débarque de sa banlieue pourrie pour foutre la merde partout où il passe. Le père d’Albert Camus avait raison mais personne ne l’a écouté. Un Homme ça s’empêche.


extrait de Coup de barre, texte édité à l'occasion de l'exposition à l'espace d'art Glassbox, Janvier 2017