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Coup de barre, espace d'art Glassbox, 2017

“Coup de barre : Into the Wine Cube” de Trapier Duporté Après l’After

L’heure est à l’after. C’est ainsi que nous arrivons au terme de notre saison dédiée à la fête. Pre-drinks, warm up, party & after, autant de seuils qui scénarisent, et ritualisent, la célébration. Si la conscience saisit le réel par cette segmentation, l’objet fête lui file et se déforme, semblant échapper au raisonnement. Paradoxe de la fête : ni tout à fait un moyen, ni tout à fait une fin. Ambivalence constitutive que ce jeu de balancier entre expérience pleinement vécue, immanence vive du hic et nunc , et la verticalité que la pensée - et la pensée saisie par l’art - cherche à projeter sur l’objet fête, jusqu’à le dénaturer. Comme si penser la fête l’évaporait. Aporie : la fête peut-elle se vivre et se penser simultanément ?

Le duo Trapier-Duporté s’est formé lors d’une fête. Ou plutôt en lendemain de fête lorsque, malgré la gueule de bois, les projets communs fomentés la veille ont su résister à l’oubli. C’est en toute logique que la fête est pour le duo de plasticiens tant une thématique centrale qui informe leur pratique que la matière première de leurs pièces. Ancrés dans leur époque, ils constatent et modélisent un malaise générationnel, comme un immense coup de barre : ce moment où l’esprit divague, ceint entre la volonté de prolonger un état transitoire et déjà s’extrayant de cette parenthèse par la pensée, prêt à amorcer la descente, avec toute la résignation d’un jour qui se lève. Ce geste, qui consiste à changer le white cube en wine cube, imbibant les murs de Glassbox de mauvais vin, a valeur de point de chute de ce cycle, fermentation toute désignée de notre trajectoire dans la nuit de la fête.

Le choix de la fête comme objet curatorial s’énonçait pour le collectif comme la revendication d’un lien intime entre la création et l’époque dans laquelle elle s’ancre. En phase avec le contemporain, attentif à ses moindres bruissements, l’art que nous défendions est véhicule de sensations comme de significations, sans que l’un ne doive jamais prendre le pas sur l’autre. Il en est de même de la fête, tantôt imaginaire collectif, tantôt expérience individuelle. En faisant converger sujet et objet, nous souhaitions amener par la fête de nouvelles modalités de réception, penser l’exposition comme une fine membrane entre l’art et le monde. Replacer l’oeuvre dans son siècle.

Au gré de ces seuils qui structurent la fête-mouvement, celle-ci s’est donnée à voir comme célébration païenne avec les photographies de Charlotte Gonzalez et Rebecca Topakian. Nouvelles idoles pour une génération de fidèles qui accèdent à la transcendance par de grandes messes profanes qui, un temps, les élèvent au rangs d’archanges - avant que le jour ne viennent balayer leurs cernes et les stigmates qui les couvrent. Loup garou des temps modernes, Cendrillon en creux ; créatures de la nuit, elles sont rattrapées par un jour qui effacent leur majesté. La carte blanche au Wonder n’a fait que confirmer ce paradoxe de la nuit : espace-temps borné, parenthèse dans le cours des choses, elle ne sera que transition, écart momentané (et vain) à la normale, tant qu’elle sera pensée en miroir du jour. Comme ce sauna sonore dont l’on doit à un moment s’extraire, la fête n’est que sucrerie à consommer avec modération. Le jalon posé par “La Fête Noire” et les oeuvres de Pauline Robinson, Gillian Brett et Guillaume Lo Monaco mime ce carnaval impossible où la norme un temps s’estompe, avant de revenir au galop pour remettre en place l’ordre des choses. Impossible dès lors de penser la fête hors de cette sempiternelle opposition à un ordre qui, du coin de l’oeil, lui rappelle sa vanité. C’est que la fête se lit comme suspension de la conscience, comme la nuit se donne comme suspension du jour. Emerge alors le tribut à payer pour que la fête se réfléchisse sans être reflet : inventer un langage propre, trouver des images et une grammaire qui, sans confiner à l'exigüe rationalité des choses, résonneront dans la nuit.

Cet écho, Trapier-Duporté le souffle en menant le white cube aux confins d’une after déjà achevée. La fête comme ethos, pour renseigner cette fatigue mondiale d’une génération comme coincée en descente. La fête comme arme, pour redonner corps à l’exposition, y amener cet organique infâme et poisseux qu’on ne saurait y voir. Effluves organiques, corps sans atours et vinasse, autant de facettes au médium vivant que le duo vient poser entre les neutres cimaises. Composantes organiques qui ont une valeur duale : proposer une expérience sensorielle, à la limite de l’écoeurement, pour conjurer ces pratiques trop propres auxquelles nous nous sommes par trop habitués ; offrir le spectacle de l’oeuvre coulante, moisissante, (auto)portrait en creux, peint au cubi de vin rouge, d’une génération. Le geste de Trapier-Duporté fait ainsi de l’exposition un environnement actif, ersatz d’une fête que le public est amené à vivre autant que contempler.

Ne pas s’y méprendre, la fête chez Trapier-Duporté ne trouve pas dans l’immonde évoqué sa condamnation complice. Elle est au contraire posture affirmée, espace nécessaire de vie autant que de création, où se trouve suspendu le positivisme las dans lequel leurs semblables se complaisent. Elle est dionysiaque, fougueuse, vitale. Elle fait face à cette tendance apollinienne, satisfaction fat du lisse, promue par l’art académique autant que le solutionisme ambiant. En subvertissant l’espace de monstration, Trapier-Duporté nous font sortir du « jour », celui de l’art comme de la société, pour nous mener dans une nuit obscure où la vérité se découvre plus qu’elle ne s’assène. Une nuit décentrée, sans physio ni DJ, où l’opacité est propice au plaisir sensible autant qu’à l’introspection funeste.

Non loin du flot de la fête, rôde en effet près des côtes la finitude, cet after définitif. Elle est dans le Limbo, barre métallique surchauffée évoquant d’ancestrales cérémonies mortuaires. Elle est dans le regard de l’artiste, projeté en vidéo, témoin de la fatigue et abandonné par la transcendance. Elle est dans cette apparition d’une page du mythe de Sisyphe, en équilibre contre la cimaise maculée. Elle est, enfin, sur cette feuille de vélin, rappel d’une tentative immémoriale de l’homme d’y réchapper, d’accéder par l’art à l’éternité, lorsque le duo singe ce geste en le dévoilant au viagra. Célébration ironique d’une humanité qui n’a même plus la force vitale de se vivre Priape.

Partant de l’extase, ce cycle s’achève-t-il donc en oraison funèbre, dont la fête ne serait que l’ultime divertissement ? Les remords visqueux du lendemain, lorsque même l’after ne fera plus l’affaire, seront ainsi l’avant-goût maint fois réitéré d’une fin inéluctable. Mais il y a autre chose à voir dans la fête, que Trapier- Duporté nous permettent justement d’appréhender. Théo et Camille se sont rencontrés en soirée Ils s’y sont découverts, y ont attisé leur révolte, qui prendra la forme d’une création commune. D’autres nuits, ils ont vécu, sûrement, cet abandon aux sens que décrit Michael Foessel lorsque l’on oublie de se demander « Qui suis-je, moi qui veille ? ». De ces deux expériences distinctes, ils ont tiré un cadre et la matière de leur création. Cadre, donné par ce que la nuit permet d’expérience collective, de révolte, lorsque le jugement se suspend et l’imprévu advient, sous la forme d’un échange ou d’une rencontre. Matière, née d’expériences nocturnes qui les auront fait goûter ce « sentiment océanique », évoqué par Romain Rolland dans une lettre à Freud. Sentiment tel que peut l’endurer l’artiste lorsqu’il fixera dans la matière son intuition fine. Sentiment nous prenant, quelques fois, lorsqu’une oeuvre saisit en nous l'insaisissable vérité qui maintenant nous submerge. Sentiment d’éternité, d’être « indissolublement lié » au monde, tranchant une perspective neuve dans le banal.

Qu’elle mène à l’harmonie ou à révolte, à l’éveil individuel ou collectif, la fête porte ainsi les féconds potentiels d’un temps où le jour s’est suspendu. Suspension qui pourra contribuer à façonner différemment demain, pour peu que l’on soit remis à temps de l’after. Les oeuvres d’art, comme celles présentées par Trapier-Duporté, doivent autant à ces tribulations crépusculaires qu’elles en sont les prolongements diurnes. Formées par un geste qui transcende leur forme matérielle, elles diffusent la subjectivité d’artistes, ouvrent un champ d’échanges spirituels, invitent à ressentir le banal comme inouï. L’art que nous défendons, que nous retrouvons en Trapier-Duporté, n’existe pas tant pour lui-même, et ses semblables, que pour transcrire cette audace en formes, qui trouveront écho dans leur époque. Et ainsi l’exposition devient interface fertile, où l’on vient à la rencontre du fortuit comme on s’apprête à vivre une nuit d’aventures.

Arnaud Idelon & Samuel Belfond